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INTRODUCTION

Les myxomycètes constituent un monde encore peu connu du grand public, bien qu’ayant été mis en lumière en 2017 par différents médias, du Monde au Canard enchaîné, en passant par les radios et les télévisions. Ils se sont ainsi relayés pour faire la promotion d’un excellent ouvrage de vulgarisation : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander. L’auteure, Audrey DUSSUTOUR, chercheuse au CNRS à Toulouse, y décrit l’espèce Physarum polycephalum, son mode de vie très particulier ainsi que tous les travaux et attentions dont il est l’objet en laboratoire. (DUSSUTOUR, 2017).

Nos observations naturalistes se situent loin des travaux des laboratoires et nous n’avons pas encore rencontré sur le terrain l’espèce  P. polycephalum. Elle semble d’ailleurs peu fréquente dans la nature, au 31.12.2018 aucune occurrence française n’est mentionnée par le Site Mondial d’Information sur la Biodiversité, consultable à l’adresse https://www.gbif.org/
Mais bien d’autres espèces se sont révélées à nous pendant ces douze dernières années passées à inventorier les Vosges du Nord. Nous en avons dénombré 133 à la date du 24 mai 2019. Pour autant l’inventaire n’en est pas exhaustif et de nombreux milieux restent à explorer.  

Un cycle de vie particulier

Les myxomycètes passent par deux phases successives au cours de leur vie : un stade où ils se déplacent et se nourrissent, et un stade où ils se fixent et se métamorphosent pour se reproduire.

Lorsque les conditions de température et d’humidité lui conviennent, une spore de myxomycète donne naissance à une amibe haploïde munie de deux flagelles inégaux.

Ces flagelles lui permettent de se déplacer lorsque le taux d’humidité est suffisant. En cas d’assèchement du milieu elle perd ses flagelles mais peut continuer ses déplacements à l’aide de pseudopodes. La situation est réversible : lorsque son environnement est à nouveau hydraté, l’amibe voit ses flagelles repousser. A ce stade elle se nourrit essentiellement de bactéries qu’elle phagocyte. Elle est bien sûr impossible à détecter à l’œil nu.

Deux amibes compatibles peuvent fusionner lorsqu’elles se rencontrent et donner naissance à un zygote diploïde. Ensuite, et ceci est une particularité propre aux myxomycètes « vrais » (les plasmodial slime moulds des Anglais), cette cellule œuf va croître en multipliant son puis ses noyaux par divisions synchrones successives (mitose), tout en restant unicellulaire[1]. Cette cellule géante plurinucléée porte le nom de plasmode. Elle rampe avec des mouvements de son protoplasme rendus possibles grâce à sa paroi souple. A partir d’une certaine taille, les plasmodes de nombreuses espèces deviennent visibles à l’œil nu. Certains sont faciles à repérer sur le terrain car vivement colorés, notamment ceux de la famille des Physaraceae. Lorsqu’il se déplace le plasmode se structure en plages de prospection et en veines où circulent le protoplasme ainsi que des impuretés sous forme de granules noirs. La circulation de matière y semble parfois très rapide comme nous avons pu l’observer sous la loupe binoculaire (grossissement 40, éclairage annulaire à LED). Mireille Lenne en a posté des images sur la toile : https://www.youtube.com/watch?v=dGprfSNReP8 . Le plasmode se nourrit lui aussi par phagocytose, essentiellement de bactéries, mais également de spores et de divers débris végétaux, ainsi que du mycélium des champignons décomposeurs du bois (FUSAKAWA et al. 2018) . Karlheinz BAUMANN dans son film documentaire  « Als wären sie nicht von dieser Welt– Der unmögliche Lebenswandel der Schleimpilze » (2002) présente des cas extrêmes où de grands plasmodes phagocytent des champignons lignicoles du genre Hypholoma. Ci dessous un plasmode se dirige vers des carpophores de Phlebia radiata sur un rondin de hêtre en forêt domaniale de Hanau.

 

Badhamia utriculaires plasmode avec Phlebia

 

A partir d’un certain stade, et lorsque les conditions de température et d’humidité convenables sont réunies, le plasmode se métamorphose complètement et « fructifie », c’est à dire que s’élaborent de petites structures dont les formes rappellent souvent celles des champignons. Ces « fructifications », appelées myxocarpes (ou parfois sporocarpes), contiennent les spores destinées à la reproduction. C’est au cours de la formation des myxocarpes que se fait la méiose qui aboutira à la formation des spores haploïdes.  Elles seront dispersées par le vent, des insectes, des mollusques, etc. Le cycle pourra alors recommencer.

 

Cycle

Source :
https://www.researchgate.net/figure/Life-cycle-of-a-myxomycete-Illustration-by-Angela-R-Scarborough_fig1_242179415

La classification des myxomycètes, un peu d’histoire 

C’est en 1654 que Pankow a décrit et illustré l’espèce qui sera nommée Lycogala epidendrum (L.) Fr. (1753). Elle était identifiée à l’époque uniquement comme un champignon. Puis en 1859 Anton De Bary mis en évidence la relation entre le plasmode et le myxomycète correspondant et proposa un nouveau terme, celui de Mycetozoa, littéralement traduit par "champignons-animaux" ; il publiera en 1884 Vergleichende Morphologie und Biologie der Pilze, Mycetozoen und Bakterien aux éditions Von Wilhelm Engelmann Leipzig.
Malgré leur stade plasmode à caractère animal, les myxomycètes ont ensuite été référencés au côté des champignons pendant plus d’un siècle. Lindsay Olive en 1969 proposa de les classer dans le règne des Protistes, règne un peu « fourre-tout » où ont été placés tous les organismes unicellulaires - à l’exclusion des bactéries - qui se révélaient inclassables ailleurs… (OLIVE, 1969).

Aujourd’hui les classifications sont également basées sur l’analyse des patrimoines génétiques. Les myxomycètes ainsi que les Dictyostélides et les Ceratiomyxa constituent un groupe monophylétique, le Phylum Amoebozoa (FIORE-DONNO et al., 2010 ; DERELLE et al., 2015). 

Ruggiero quant à lui propose la classification suivante : 
Règne : Eukaryota
Phylum : Amoebozoa
Subphylum : Conosa
Classe : Myxogastrea
(RUGGERIO et al., 2015


Par ailleurs la classification des Amoebozoa reste aussi basée sur leurs formes et leur façon de se mouvoir, créant des regroupements (classes et ordres) qui peuvent rentrer en contradiction avec la classification phylogénétique (SMIRNOV et al., 2011).
Cette dernière vient de faire l’objet d’une publication remaniant profondément  la hiérarchie supra-générique, créant deux sous-classes les Lucisporomycetidae et les Collumelomycetidae, comportant respectivement 4 et 5 ordres (LEONTYEV D. V. et al., 2019). Vous en trouverez le résumé ici (en anglais, à télécharger).

Enfin le stade amoebo-flagellé des myxomycètes est trop semblable entre toutes les espèces pour permettre une détermination « à l’œil ». Ce sont donc les riches caractères morphologiques des fructifications qui sont considérés lorsqu’il s’agit de regrouper les genres et espèces de manière pratique et facilement compréhensible à tout public. C’est aussi la méthode retenue ici pour présenter ici les espèces rencontrées dans les Vosges du Nord, en considérant les trois classes suivantes :

- classe des DICTYOSTELIOMYCETES (rappelée pour mémoire, non étudié ici) : le plasmode est constitué par une agrégation d’amibes à comportement social (pseudoplasmode) produisant des sporocarpes stipités bien différenciés. (BONNER, 2009

- classe des PROTOSTELIOMYCETES : amibes simples ou plasmodes sans courant protoplasmique alternatif. Deux espèces sont régulièrement rencontrées sur le terrain: Ceratiomyxa fruticulosa (O.F. Müll.) T. Macbr. et Ceratiomyxa porioides (Alb. & Schwein.) J. Schröt. Elles seront présentées ultérieurement.

- classe des MYXOMYCETES, (MYXOGASTRIA) comportant 5 ordres (LICEALES , ECHINOSTELIALES, TRICHIALES, PHYSARALES, STEMONITALES) :  plasmode à courant protoplasmique rapide et alternatif, lent et irrégulier dans les protoplasmodes, spores libres produites à l’intérieur d’un myxocarpe. Nous en présentons 124 espèces.

 

 

 

 

[1] Chez les Acrasiales, les amibes ont un comportement collectif et le stade plasmode est constitué par un rassemblement actif de cellules ayant chacune des fonctions spécialisées. (BONNER  2009). Nous n’abordons pas ici ces groupes de la classe des Dictyosteliomycetes dont l’étude se fait essentiellement en laboratoire.

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