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Dans les dunes du Cotentin

Depuis 2002 des mycologues de Normandie ont entrepris un inventaire mycologique du littoral cotentin. Ils sont pilotés par Christian Leterrier et Monique Basley qui organisent chaque automne une rencontre d’une semaine plus spécialement dédiée à la découverte de la fonge des dunes.

Nous les avons accompagnés en 2018 et 2019 pour étoffer leur liste en y apportant les myxomycètes.

Le principal pourvoyeur de myxomycètes, à savoir le bois mort au sol, est peu présent dans les dunes du littoral. Aussi nous avons fait de nombreux prélèvements de végétations diverses, vivante (écorces d’arbustes, lianes, etc.) ou sèche (oyats, panicaut maritime, etc.) ainsi que de crottes de lapin de garenne pour cultiver en chambre humide. Quelques algues ont également fait l’objet d’une culture, mais sans résultat probant.

Des prélèvements ont été faits dans tous les types de dunes. Christian Leterrier nous les décrit et les illustre ci-dessous, en partant de la mer vers l’intérieur des terres.

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 La laisse de haut de mer : ou haut de plage. Sur les zones de concrétions sableuses, les marées hautes apportent et déposent de nombreux matériaux flottants : cadavres d’animaux, algues arrachées par les tempêtes, matières souvent chargées en sels minéraux et plus particulièrement en nitrates. Sur ces substrats poussent des plantes halonitrophiles : cakilier maritime, Soude brulée, Arroche des sables mais aussi le chiendent piquant, la bette maritime, quelquefois la grande guimauve et la guimauve officinale mais pour ces 2 dernières espèces, nous pourrons également les citer dans les prairies maritimes sur les substrats rocheux des côtes basses.

La dune embryonnaire : en haut de plage, appelé aussi la laisse de mer, ce cordon est alimenté par les algues arrachées à l’estran lors des tempêtes, et se décomposant sur cette zone, ces endroits sont donc riches en nitrate et propice aux espèces nitrophiles. Une graminée joue un rôle prépondérant pour la fixation de ce 1er cordon dunaire : le chiendent des sables et l’élyme des sables, plus rarement l’oyat, celui-ci craignant le contact direct avec l’eau de mer.

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La dune blanche : ou dune vive. L’oyat joue ici un rôle stratégique pour la fixation de ces dunes vives en arrière de la dune embryonnaire. Le système racinaire et sa partie aérienne mobilisent les sables éoliens, sa remarquable résistance à la sécheresse constitue un atout pour assurer sa pérennité dans cette zone aux contraintes climatiques très sévères. Associées à cette graminée emblématique, on trouve le liseron des sables,  le chardon bleu ou panicaut maritime - emblème du conservatoire du littoral et des rivages lacustres -  l’euphorbe des dunes, la fétuque à feuille de jonc, et parfois le chiendent des sables ;  sur certaines zones, l’élyme des sables est installé, il est ici dans sa limite orientale d’implantation, souvent en concurrence avec l’oyat ; cette graminée est indifférente à la présence du sel, contrairement à l’oyat dont les racines n’aiment pas le contact avec l’eau de mer. On y rencontre rarement le diotis maritime et la linaire des sables.

Dans de nombreux endroits de notre littoral, cette zone est quasiment inexistante, la tendance actuelle étant à l’érosion et nous sommes en présence d’une grande dune d’une dizaine de mètres de haut, sur laquelle des plaques d’oyats se déchaussent et s’éboulent.

Concernant la distribution des espèces fongiques dans cette partie du transect, nous pouvons distinguer 2 zones : la « dune d’attaque » subissant de plein fouet l’érosion marine lors des tempêtes et d’autre part la « retro dune », juste en arrière de cette frange linéaire, nos prospections nous ayant permis de mettre en évidence quelques particularités. (C’est dans cette zone que les phytosociologues différencient la dune mobile de la dune semi fixée.)

La dune grise ou dune fixée herbue, contrairement à la dune blanche constituée de sables purs, ces sols contiennent de l’humus et par conséquent, une certaine activité bactérienne : ce sont les pelouses dunaires avec des espèces caractéristiques à ce milieu : la  koelérie blanchâtre, le gaillet jaune du littoral, la laîche luisante, l’asperge prostrée ; des vivaces telles que la bugrane maritime, des annuelles comme la fléole des sables, la queue de lièvre,  le buplèvre, le silène conique, la pensée naine, mais aussi des espèces plus continentales :  le lotier corniculé, la porcelle enracinée, le séneçon jacobée, le plantain lancéolé, la bugrane maritime et aussi des xérophiles comme l’orpin âcre ou la piloselle. Sur les zones fragilisées, la laiche des sables répare les sols mis à nu. Sur les zones moins sollicitées par les éléments, dans des sols à humus plus profonds, poussent des trèfles.

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La dune noire ou dunes à mousses, sur les zones particulièrement xérophiles, poussent une mousse, la tortule caractéristique de ce milieu. C’est une zone à forte contrainte : très sèche en été, et pouvant avoir un degré hygrométrique important en hiver, mais aussi lors des pluies fréquentes sous notre latitude. La physiologie de cette mousse permet aussi de lutter contre un ensablement léger. D’autres mousses calciphiles plutôt orientées Nord accompagnent cette espèce : Brachythecium albicans, Camptothecium lutescens.

Les pannes dunaires humides, ou dépressions humides arrière-dunaires. Les couches de sable posés sur des couches géologiques dures, grès et schistes, recèlent en profondeur des nappes d’eau douce issues des pluies mais aussi issues de l’apport d’eau douce provenant de l’arrière-pays ; (quelquefois portées par l’eau de mer infiltrée en dessous, Beauguillot, côte est Cotentin). La nature de la roche mère et la capacité de leur « réservoirs », l’évaporation induisent des niveaux fluctuants d’une saison à l’autre et aussi d’une année à l’autre. En aval des massifs installés sur des dunes perchées, le ruissellement de l’eau sur les pentes des falaises fossiles alimente également ces nappes. La durée en immersion caractérise les cortèges floraux. Dans nos dunes, toute la gamme de l’hygrosère peut être comprise entre les zones fraiches jusqu’aux marres permanentes.  Certaines d’entre elles peuvent s’ennoyer quasiment en permanence, et sont peuplées d’espèces végétales plus ou moins hygrophiles tel le jonc piquant ourlant la limite de ces dépressions, mais surtout les saules argentés rampants (salix repens) accompagnés par le jonc maritime, la pyrole des dunes, le marisque ou rôt,  la germandrée des marais, la chlore perfoliée, l’orchis à fleurs lâches, la pyrole des dunes, l’eupatoire chanvrine, la menthe pouliot, le gnaphale jaunâtre, la potentille ansérine, la laiche naine, le gnaphale jaunâtre, la potentille ansérine etc. Quelquefois les sols sont paratourbeux (endroit où les débris végétaux sont mal décomposés), sur ces zones, on rencontre l’écuelle d’eau, le mouron délicat, le choin noirâtre, l’épipactis des marais, l’ophioglosse vulgaire, le marisque, etc.

La dune fixée arbustive : zones implantées de buissons où le vent leur donne des aspects aéromorphes caractéristiques pour les plus grands ligneux, mais aussi composés d’arbustes formant des buissons de petite taille.

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Le troène commun, le prunelier, l’aubépine commune, le sureau noir, l’ajonc d’Europe, les églantiers et ronces, la garance voyageuse, quelquefois des houx et même des chênes nanifiés, qui sans être particulièrement des plantes propres aux dunes, n’en constituent pas moins la caractéristique de ce milieu. Mais il faut bien sûr citer deux espèces plus spécifiques présentes dans ce biotope : l’argousier, arbuste littoral à tendance boréale, même s’il n’occupe pas de grandes zones denses et impénétrables comme dans les dunes du Nord (Pas de Calais – Picardie), il est néanmoins présent en petit fourrés isolés en marquant actuellement sa limite sud de colonisation.

Autre espèce témoin de cette zone, le rosier pimprenelle, est le représentant type d’une association végétale dans nos deux grands massifs dunaires « Euphorbio portlandicae – Rossetum pimpinellifoliae de Foucault 1995 », particulièrement le massif de Vauville-Biville-Vasteville-Héauville.

 

La dune boisée : Dans notre dition, ces groupements sont souvent d’origine anthropique, avec des plantations de pins maritimes, on trouve également des zones en coupe-vent ou à but ornemental comme les cyprès Lambert. Dans de rares cas, existent des bois de chênes verts, bien installés, de peuplements d’âges composites, mais, à l’origine, sans doute échappés de jardins littoraux. Enfin des zones tampon, constituées d’essences plus autochtones, dont la présence est spontanée tels que les saules roux-cendré, les trembles, les aulnes, les bouleaux. Ces zones bordent souvent les dunes et constituent le manteau forestier précédant la végétation de l’intérieur avec les landes et prairies de l’arrière-pays – Ce biotope est plus ou moins similaire aux landes boisées littorales.

 

19 espèces ont été recensées au 06.03.2020. Vous pouvez accéder à leur fiche descriptive avec les liens ci-dessous. Remarque : à l’exception de Diderma cingulatum, les fiches décrivent des récoltes antérieures à celles effectuées dans le Cotentin.

Arcyria pomiformis
Calomyxa metallica
Comatricha nigra
Craterium minutum
Diderma cingulatum
Didymium bahiense
Didymium clavus
Didymium difforme
Didymium nigripes
Didymium trachysporum
Licea kleistobolus
Licea operculata
Licea parasitica
Paradiacheopsis solitaria
Physarum album
Physarum cinereum
Physarum compressum
Protophysarum phloiogenum [1]
Trichia varia

En conclusion :

Après deux explorations de 4 et 5 jours, nous n’avons pas encore trouvé de myxomycètes spécifiques de la végétation de bord de mer.
Pour juger de la fréquence d’une espèce, nous utilisons les données du site GBIF et nous les comparons à nos propres observations. Ainsi nous pouvons dire que les espèces obtenues sont fréquentes sur les types de substrat mis en chambre humide, à l’exception de Diderma cingulatum, Didymium trachysporum et, dans une moindre mesure, de Licea operculata. Ce qui représente quand même 15% d’espèces rares après 9 jours de prospections. Ces dernières sont donc à poursuivre.

 

 

 

 

 

 

 

[1]  Remarque : nous n’avons obtenu que 3 exemplaires de cette très rare espèce et il est très vraisemblable qu’il s’agisse d’une pollution sporale de la culture. Aussi il ne faut pas la retenir pour l’inventaire, elle n’est citée ici que parce qu’elle mérite le coup d’œil.

 

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